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Septième numéro (février 1996)
La philosophie et la science. Jamais l’union de ces deux sphères de la connaissance humaine n’a été plus prometteuse ; mais aussi plus que jamais cette union tardivement brisée dans les esprits hémiplégiques est-elle nécessaire. Coupée de ses arrières par un trop impétueux élan, la physique théorique se pose des questions qui n’en sont pas et rencontre des écueils où elle ne se reconnaît pas. La philosophie a quant à elle entrepris de se priver de ses yeux et oreilles ; et si son apport à la science éveille parfois encore une réminiscence de respect phylogénétique, la fécondation inverse s’est tarie. Et pourtant !

La philosophie — tige et racine de la fleur — fournit les conditions et le langage même à toute investigation scientifique. Bien sûr, pour les parties « concrètes », c’est-à-dire les parties appliquées des sciences, et c’est ce qui concerne la majorité des scientifiques, l’arrière-plan philosophique est réduit à fort peu de chose : un peu d’épistémologie et de méthodologie ; rien qui ne soit pas encore suffisamment entré dans les habitudes pour passer inaperçu ; rien dont les mentalités ne se soient pas encore assez imprégnées pour l’abandonner à l’implicite. Cela ne signifie bien entendu pas que ce phénomène de calcification quasi pavlovienne soit une émancipation. Seulement, cette navigation sans visibilité évite les haut-fonds les plus dangereux — pour la simple et peu glorieuse raison que ses enjeux sont limités. Mais c’est dans les domaines plus fondamentaux — et donc dont les précédents sont tributaires — qu’apparaît avec la plus grande évidence l’impossibilité irréductible d’une science orpheline, privée de fondations ontologiques : il est illusoire, non, antinomique, de vouloir considérer extra-philosophiquement des questions comme celles qui portent sur l’univers dans sa totalité, sur la nature du temps ou la morphologie de l’espace. Or les théories scientifiques ne manquent pas dans ces domaines ; ne citons ces seules manchettes populaires : « Big Bang » (pour ce qui est de l’univers dans sa totalité), « irréversibilité » (la nature du temps), « espace courbe » ou « discontinuum » (morphologie de l’espace). Dès lors, deux hypothèses : ou bien il s’agit de spéculations aberrantes relevant au mieux du calembour épistémologique, ou alors nous avons affaire à des constructions en bonne part métaphysiques. Inutile de préciser que le second cas est le plus fréquent ? voire : il faudrait auparavant savoir où vit actuellement la métaphysique — elle vit, car il en va de la mort de la métaphysique comme de la fin du monde : elle est annoncée avec une berçante régularité.

Elle ne vit certainement pas dans certaines contrées universitaires où l’on est plus versé dans l’histoire de la métaphysique que dans la métaphysique, plus prompt à étudier les philosophes qu’à philosopher. Elle fleurit par contre chez les aventuriers de l’esprit qui, cherchant sans répit à réinventer les cadres théoriques de la connaissance du monde, sont amenés à révolutionner les concepts de temps, d’identité, de localisation, de spatialité, de nécessité. Plus que jamais, la métaphysique est μετα τα φυσικα.

Cela signifie comme nous l’avons dit que la physique théorique tourne invariablement à la farce lorsqu’on la prive d’un fondement ontologique : que répondre à un théoricien de la mécanique quantique qui s’appuie sur son modèle mathématique pour prétendre que tout chat reste mi-vivant mi-mort aussi longtemps que l’on n’aura pas eu la grâce de le regarder ?

Mais cela signifie aussi que l’on ne peut se prétendre métaphysicien et se tenir à l’écart des grandes idées scientifiques. Elles ne sont pas seulement une source inégalable de matière à réflexion ; il semblerait aussi qu’elles seules permettent de prendre du recul devant certaines interrogations : on ne peut plus lire Epicure comme avant Dalton et Heisenberg, Aristote comme avant Galilée et Newton, Kant avant Minkowski et Einstein.

Le philosophe est devenu un éditeur qui ne sait plus lire ; aussi n’est-il guère surprenant qu’il ait ruiné sa réputation. Le scientifique est lui un auteur qui ne sait plus écrire. Étant ainsi devenus inutiles l’un à l’autre, on peut affirmer quelque peu paradoxalement que dans leur ignorance réciproque et leur mutuel mépris nourri de leurs impuissances respectives, ils sont faits pour s’entendre…

Nicolas Monod


Sommaire

Ákos Dobay,
L’homme solitaire,
page 5.
pdf (6.2 Mb)

Ivan Farron,
Tentative de reconstitution du passé dans Les Géorgiques de Claude Simon,
page 15.
pdf (152 Kb)

Yann Becker,
Science et religion 1895,
page 33.
pdf (147 Kb)

Peter Banki,
Addendum ou le secret en traduction,
page 49.
pdf (61 Kb)

Ákos Dobay,
Le rêve interdit,
page 57.
pdf (2 Mb)

Pierre-Yves Studer,
Rideaux… suivi de Regard sur les regards et Le péché,
page 67.
pdf (2.5 Mb)


Chronique

Trans Culture par Yann Becker
page 77.
pdf (41 Kb)


Illustrations

Andréas Dobay
pages 11, 63, 77.

Marina Vogel
page 75.

Karin Gromman
page 79.


Couverture

Marco Costantini
Αρχαι - Arkhai

Collection philosophique
& projet transdisciplinaire